Le
Canada Inc.

1867
1960

Faire sa place

En 1791, l’Acte constitutionnel divise le Canada en deux. Le Haut-Canada est peuplé de loyalistes qui ont fui les États-Unis à la suite de la guerre d’indépendance ainsi que d’un contingent d’immigrants écossais, irlandais et anglais. Le Bas-Canada, quant à lui, accueille des Canadiens français récemment conquis, mais pas battus pour autant.

Le Canada Southern Railway à Niagara. Robert Whale, v. 1870.

Carte du Chemin de fer Canadien Pacifique, montrant les trajets (indiqués par des lignes en rouge) suivis par les premiers commerçants de fourrures. Poole Brothers Inc., 1893.

Les Anglais ont le pouvoir et l’argent.

Pièce de deux sous (un penny) au Bas-Canada, 1837. Centpacrr, 2013.

Comment les Canadiens français vont-ils se frayer un chemin alors que le pays est désormais sous contrôle britannique? Comme ils peuvent, et selon leurs tempéraments. 

Il y a les « soumis » (au pouvoir anglais, au clergé), qui sont majoritaires. Il y a les factions rebelles, les Patriotes, qui se soulèvent en 1837 et 1838.

L'Assemblée des six comtés à Saint-Charles-sur-Richelieu, en 1837. Charles Alexander Smith, 1891.

À cette époque d’emprise du clergé sur les Canadiens français, qui sont les notables? Les médecins, les avocats ou les curés. Dans leur chaire, les curés disent aux fidèles de rester loin du monde des affaires et de l’argent. Cela n’empêche pas quelques entrepreneurs hardis de faire leur place :

faute de conquérir, ils vont acquérir.

Le médecin

Pierre Beaubien

1796
1881

Celui qui s'est dévoué pour les siens

Élève brillant, Pierre Beaubien sera le premier Canadien à revenir d’Europe avec un doctorat de médecine et un stéthoscope en poche. 

De retour au pays, il se dévoue autant à la santé de ses compatriotes canadiens français qu’à leur prospérité. Qu’il s’agisse d’une consultation dans son cabinet ou d’une des multiples réunions de comités où il siège, il est à l’écoute des besoins et des revendications des gens.

À la fois scientifique, intellectuel, homme d’affaires et citoyen engagé, il est prêt à tout pour défendre les siens. Grand ami de Louis-Joseph Papineau, chef des Patriotes, il définit les assises qui permettent aux Canadiens français de faire leur place dans le nouveau pays du Canada.

Un élève surdoué

Pierre Beaubien naît à Saint-Antoine-de-la-Baie-du-Febvre le 13 août 1796. C’est à son ancêtre direct, Michel Trottier, seigneur de la Rivière-du-Loup-en-Haut (Louiseville), qu’il doit le surnom Beaubien.

La maison Moras-Beaubien à Nicolet. Pierre-Georges Roy, s.d.

UN CANADIEN À PARIS

Pierre Beaubien part en France en 1817 pour étudier la médecine. Brillant, il est le premier médecin Canadien à défendre une  thèse de doctorat à Paris

Il rentre au Canada au cours de l’automne de 1827 en rapportant dans ses bagages un stéthoscope, instrument de diagnostic médical novateur développé par son professeur René Laënnec.

Laennec et le stéthoscope. Robert A. Thom, 1960.

Stéthoscope de Laennec, fait par Laennec. Science Museum Group Collection, v. 1820.

MARIAGE RÊVÉ, DESCENDANCE DÉCIMÉE

Peu après son retour d’Europe, il tombe sous le charme de Marie-Justine Casgrain, une jolie veuve de 25 ans, instruite et fortunée, que lui présente un ami. Leur mariage est célébré à Québec le 11 mai 1829.

« Justine était belle de figure par la régularité de ses traits et son teint coloré. La majesté de sa taille et la dignité de son maintien lui donnaient un air de haute distinction. »

Mémorial des familles Casgrain, Baby et Perrault du Canada. Philippe-Baby Darveau, 1898.

Le couple s’établit à Montréal. Des 11 enfants portés par Marie-Justine, 6 meurent en bas âge, un autre se noie à l’âge de 20 ans. Des quatre survivants, trois choisissent la vie religieuse.

Seul Louis-Joseph-Benjamin Beaubien, prénommé en l’honneur de son parrain Louis-Joseph Papineau, se marie et assure la descendance des deux époux.

La famille Beaubien. 1874.

Un médecin dévoué

Le savoir de Pierre Beaubien s’accompagne d’une vaste culture : il s’intéresse aussi bien à la musique et à la littérature qu’aux affaires et à la politique.

En 1832, il est officier de santé pour la Ville de Montréal. Scientifique, il s’intéresse aux activités de la Société d’histoire naturelle de Montréal, où il est admis en 1834.

En 1835, il participe à la création de la Banque du peuple, dont l’objectif est de remplacer la Banque de Montréal dans les habitudes d’épargne des Canadiens français.

Il œuvre avec zèle au sein de l’Association Saint-Jean-Baptiste fondée en 1843 (aujourd’hui Société Saint-Jean Baptiste), qui soutient les veuves, les pauvres et les orphelins abandonnés aux soins de la charité.

Pierre Beaubien est actif sur tous les fronts.
Son rôle devient central.

Médecin attitré des Sulpiciens, de la Congrégation de Notre-Dame, de l’Hôpital général de Montréal et de l’Hôtel-Dieu, médecin en chef de la prison de Montréal, il est aussi l’un des fondateurs de l’École de médecine et de chirurgie de Montréal, où il enseigne jusqu’à sa mort.

ACQUÉRIR, PARTAGER

Ce médecin qui a la bosse des affaires va faire fructifier ses propres revenus, la fortune de sa femme et se servir de ses relations avec l’élite politique et religieuse pour devenir un des plus grands propriétaires fonciers de Montréal.

Il acquiert des terres dans les grandes paroisses agricoles qu’étaient alors Côte-des-Neiges, Côte-Sainte-Catherine, Côte-Saint-Louis, l’actuelle ville d’Outremont, ainsi que les futurs quartiers du Mile-End et du Plateau-Mont-Royal.


Désireux de contribuer à la mise sur pied d’institutions catholiques canadiennes françaises, il donne à son tour des terres pour faire construire l’institut des sourds-muets et d’autres pour l’érection de l’église paroissiale Saint-Enfant-Jésus-du-Mile-End.

S’IMPLIQUER À FOND : L’HOMME POLITIQUE

L’engagement de Pierre Beaubien ne se limite pas à la médecine. Il s’investit également dans la sphère politique. Lors du soulèvement des Patriotes, il soutient Louis-Joseph Papineau, dont la demeure est attaquée par des émeutiers anglais en novembre 1837.

Vue arrière de l'église Saint-Eustache et dispersion des insurgés. Lord Charles Beauclerk, 1840.

Pierre Beaubien se fait ensuite élire à l’Assemblée législative du Canada-Uni ainsi que sur la scène municipale. Il est député de Montréal de 1843 à 1844, puis député de Chambly de 1848 à 1849. Il croit ardemment à l’essor économique de Montréal et revendique la liberté de commerce.


Il deviendra également président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal-SJBM en 1859 (1859-1860).

Chambre de l'Assemblée législative vers 1848. James Duncan, v. 1848.

Mourir en paix

Le médecin meurt le dimanche 9 janvier 1881, à Outremont, dans la résidence de son fils, l’honorable Louis-Joseph-Benjamin Beaubien, entouré de ses enfants et petits-enfants.

Marie-Justine Casgrain le suit au mois d’octobre 1882.

À Montréal, la rue Beaubien honore sa mémoire depuis 1912.

Il est rassuré : ses héritiers sont à l’œuvre.

Entrée du cimetière catholique de Côte-des-Neiges, Montréal, Qc, 1897. Alfred Walter Roper, 1897.